Overblog Tous les blogs Top blogs Lifestyle
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
23 janvier 2026 5 23 /01 /janvier /2026 13:41

Face au malheur
Face à la mort
Face aux monstres
Face aux défaites
On se bat ou on abandonne
On munitionne on dégoupille
On prend de l’élan
De la poudre d’escampette
On se barde hérissés de protections, de défenses
Pointes piquantes
Éléments ronds sur lesquels rien n’accroche
Et tout glisse
Huile bouillante contre toute tentative d’approche
Étroites fenêtres laissant à peine passer la lumière
On se fortifie mais il y a toujours des brèches
On reste campés solidement sur ses jambes
Arc-boutés

Ou alors on hisse les voiles
On compte sur la vitesse pour laisser glisser
On se fraie un passage au canon
Ça file ça fuse ça pétarade
Pas reculer pas bouger
Avancer rythme forcené
Tantôt l’un tantôt l’autre

On est en armes.

 

Sylvain PATTIEU

4 janvier 1979

Historien et écrivain français

Il est maître de conférences en histoire à l'université Paris-VIII et enseigne au sein du master de création littéraire.

 

"En armes" Sylvain PATTIEU
Partager cet article
Repost0
31 janvier 2025 5 31 /01 /janvier /2025 09:22
Assis sur son derrière, le cou encerclé
d'un ruban de satin neuf, grave,
dédaigneux, conscient de sa noblesse,
il impressionne. Les huissiers
de la Présidence, attachés à leur épée,
ont moins grand air.
Mais qu'au bout d'un morceau
de ficelle sautille un tortillon de papier,
voici d'un seul coup sa gravité déchue
et l'idole mutée en pantin. Les mois
qui se sont accumulés sur sa tête
l'ont laissé joueur, et son bonheur
est d'inventer mille divertissements
inspirés tantôt de l'hérédité lointaine
qui le fait parent du tigre, et tantôt
des raffinements successifs qui ont fait
dégénérer son instinct en une manière
d'intelligence civilisée.
Regardez-le bondir de fauteuil 
en fauteuil, s'accrocher aux rideaux
avec un grondement et puis
brusquement se laisser tomber tout
d'une masse et repartir d'un galop
éperdu... Ce sont ici les mœurs
de la jungle... La femme de chambre
qui approche, le plateau de thé
sur le bras, c'est la proie convoitée,
mais capable de se défendre, le buffle
ou l'éléphant qu'il faut terrasser
du premier coup pour n'être pas
leur victime. Aussi Boo se rase 
dans la brousse, je veux dire sous
mon fauteuil, la queue frémissante,
tout le corps ondulant de désir.
Elle débouche... D'une détente de
ses muscles, il est sur elle, se cramponne
à son tablier, avide de sang...
Mais puisque l'adversaire n'est pas
tombé sous l'attaque, il n'y a que le temps
de fuir. La queue en l'air, Boo détale
de toute la vitesse de ses jambes.
Une autre fois il sera vainqueur.
 
André LICHTENBERGER (1870 - 1940)
Histoire de Boo mon chat
Les contes  de Minnie 1913
 
Boo, le chat joueur
Partager cet article
Repost0
27 janvier 2025 1 27 /01 /janvier /2025 23:54

Vous n'avez réclamé ni la gloire ni les larmes
Ni l'orgue ni la prière aux agonisants
Onze ans déjà que cela passe vite onze ans
Vous vous étiez servi simplement de vos armes
La mort n'éblouit pas les yeux des Partisans

Vous aviez vos portraits sur les murs de nos villes
Noirs de barbe et de nuit hirsutes menaçants
L'affiche qui semblait une tache de sang
Parce qu'à prononcer vos noms sont difficiles
Y cherchait un effet de peur sur les passants

Nul ne semblait vous voir français de préférence
Les gens allaient sans yeux pour vous le jour durant
Mais à l'heure du couvre-feu des doigts errants
Avaient écrit sous vos photos MORTS POUR LA FRANCE
Et les mornes matins en étaient différents

Tout avait la couleur uniforme du givre
À la fin février pour vos derniers moments
Et c'est alors que l'un de vous dit calmement
Bonheur à tous Bonheur à ceux qui vont survivre
Je meurs sans haine en moi pour le peuple allemand

Adieu la peine et le plaisir Adieu les roses
Adieu la vie adieu la lumière et le vent
Marie-toi sois heureuse et pense à moi souvent
Toi qui vas demeurer dans la beauté des choses
Quand tout sera fini plus tard en Erivan

Un grand soleil d'hiver éclaire la colline
Que la nature est belle et que le coeur me fend
La justice viendra sur nos pas triomphants
Ma Mélinée ô mon amour mon orpheline
Et je te dis de vivre et d'avoir un enfant


Ils étaient vingt et trois quand les fusils fleurirent
Vingt et trois qui donnaient leur coeur avant le temps
Vingt et trois étrangers et nos frères pourtant
Vingt et trois amoureux de vivre à en mourir
Vingt et trois qui criaient la France en s'abattant.

Louis ARAGON (1897 - 1982)

Le roman inachevé

Strophes pour se souvenir Louis ARAGON
Partager cet article
Repost0
3 janvier 2025 5 03 /01 /janvier /2025 23:13

Ce jour-là, quand je t'ai vue,
j'étais comme quand on regarde le soleil ;
j'avais un grand feu dans la tête,
je ne savais plus ce que je faisais,
j'allais tout de travers comme un qui a trop bu,
et mes mains tremblaient.

Je suis allé tout seul par le sentier des bois,
je croyais te voir marcher devant moi,
et je te parlais,
mais tu ne me répondais pas.

J'avais peur de te voir,
j'avais peur de t'entendre,
j'avais peur du bruit de tes pieds dans l'herbe,
j'avais peur de ton rire dans les branches ;
et je me disais : « Tu es fou,
ah ! si on te voyait, comme on se moquerait de toi ! »
Ça ne servait à rien du tout.

Et, quand je suis rentré, c'était minuit passé,
mais je n'ai pas pu m'endormir.

Ça a duré ainsi trois jours
et puis je n'ai plus eu la force.
Il a fallu que je la revoie.
Elle est venue, elle a passé,
elle n'a pas pris garde à moi.

Charles-Ferdinand RAMUZ

Le petit Village (1903)

1878 - 1947
 

Le Petit Village Charles-Ferdinand RAMUZ
Partager cet article
Repost0
29 décembre 2024 7 29 /12 /décembre /2024 09:39
Les yeux du chat
Regarde bien les yeux du chat.
Il rêve, il fait semblant, il dort
Tout éveillé. Pourtant c'est toi
C'est bien toi qu'il épie.
Mais plonge tes yeux dans les siens
Ne les laisse pas t'échapper.
Très lentement, tu vas glisser
Dans l'eau dorée de ce regard,
Glisser sans fin jusqu'à
T'anéantir dans son immensité.
Regarde bien les yeux du chat.
Bientôt tu seras devenu,
Sans le savoir, le chat lui-même,
Les yeux du chat qui te regarde.
 
Pierre GABRIEL
1926 - 1994
Les yeux du chat
Partager cet article
Repost0
8 décembre 2024 7 08 /12 /décembre /2024 10:56

Notre Père qui êtes au cieux
Restez-y
Et nous nous resterons sur la terre
Qui est quelquefois si jolie
Avec ses mystères de New York
Et puis ses mystères de Paris
Qui valent bien celui de la Trinité
Avec son petit canal de l’Ourcq
Sa grande muraille de Chine
Sa rivière de Morlaix
Ses bêtises de Cambrai
Avec son océan Pacifique
Et ses deux bassins aux Tuileries
Avec ses bons enfants et ses mauvais sujets
Avec toutes les merveilles du monde
Qui sont là
Simplement sur la terre
Offertes à tout le monde
Éparpillées
Émerveillées elles-mêmes d’être de telles merveilles
Et qui n’osent se l’avouer
Comme une jolie fille nue qui n’ose se montrer
Avec les épouvantables malheurs du monde
Qui sont légion
Avec leurs légionnaires
Avec leurs tortionnaires
Avec les maîtres de ce monde
Les maîtres avec leurs prêtres leurs traîtres et leurs
reîtres
Avec les saisons
Avec les années
Avec les jolies filles et avec les vieux cons
Avec la paille de la misère pourrissant dans l’acier des canons.

Pater Noster Jacques PREVERT
Partager cet article
Repost0
8 avril 2020 3 08 /04 /avril /2020 09:24

Un mal qui répand la terreur,
Mal que le Ciel en sa fureur
Inventa pour punir les crimes de la terre,
La Peste (puisqu'il faut l'appeler par son nom)
Capable d'enrichir en un jour l'Achéron,
Faisait aux animaux la guerre.
Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés :
On n'en voyait point d'occupés
A chercher le soutien d'une mourante vie ;
Nul mets n'excitait leur envie ;
Ni Loups ni Renards n'épiaient
La douce et l'innocente proie.
Les Tourterelles se fuyaient :
Plus d'amour, partant plus de joie.
Le Lion tint conseil, et dit : Mes chers amis,
Je crois que le Ciel a permis
Pour nos péchés cette infortune ;
Que le plus coupable de nous
Se sacrifie aux traits du céleste courroux,
Peut-être il obtiendra la guérison commune.
L'histoire nous apprend qu'en de tels accidents
On fait de pareils dévouements :
Ne nous flattons donc point ; voyons sans indulgence
L'état de notre conscience.
Pour moi, satisfaisant mes appétits gloutons
J'ai dévoré force moutons.
Que m'avaient-ils fait ? Nulle offense :
Même il m'est arrivé quelquefois de manger
Le Berger.
Je me dévouerai donc, s'il le faut ; mais je pense
Qu'il est bon que chacun s'accuse ainsi que moi :
Car on doit souhaiter selon toute justice
Que le plus coupable périsse.
- Sire, dit le Renard, vous êtes trop bon Roi ;
Vos scrupules font voir trop de délicatesse ;
Eh bien, manger moutons, canaille, sotte espèce,
Est-ce un péché ? Non, non. Vous leur fîtes Seigneur
En les croquant beaucoup d'honneur.
Et quant au Berger l'on peut dire
Qu'il était digne de tous maux,
Etant de ces gens-là qui sur les animaux
Se font un chimérique empire.
Ainsi dit le Renard, et flatteurs d'applaudir.
On n'osa trop approfondir
Du Tigre, ni de l'Ours, ni des autres puissances,
Les moins pardonnables offenses.
Tous les gens querelleurs, jusqu'aux simples mâtins,
Au dire de chacun, étaient de petits saints.
L'Ane vint à son tour et dit : J'ai souvenance
Qu'en un pré de Moines passant,
La faim, l'occasion, l'herbe tendre, et je pense
Quelque diable aussi me poussant,
Je tondis de ce pré la largeur de ma langue.
Je n'en avais nul droit, puisqu'il faut parler net.
A ces mots on cria haro sur le baudet.
Un Loup quelque peu clerc prouva par sa harangue
Qu'il fallait dévouer ce maudit animal,
Ce pelé, ce galeux, d'où venait tout leur mal.
Sa peccadille fut jugée un cas pendable.
Manger l'herbe d'autrui ! quel crime abominable !
Rien que la mort n'était capable
D'expier son forfait : on le lui fit bien voir.
Selon que vous serez puissant ou misérable,
Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir.

Jean de la Fontaine

Livre VII Fable I

 

 

Les animaux malades de la peste Jean de la Fontaine
Partager cet article
Repost0
13 décembre 2019 5 13 /12 /décembre /2019 15:40
Pluie de Raymond CARVER

Réveillé ce matin avec

une envie terrible de rester au lit toute la journée

et de lire. M'y suis opposé quelques minutes.

 

Ai regardé la pluie à travers la fenêtre

Et lâché prise. Me mettant entièrement

à l'abri de ce matin pluvieux.

 

Serais-je prêt à revivre ma vie ?

Avec les mêmes erreurs impardonnables ?

Oui, si c'était seulement possible. Oui.

 

Pluie de Raymond CARVER
Partager cet article
Repost0
5 juin 2019 3 05 /06 /juin /2019 16:18
Comme un Dieu paresseux

Elysée

 

Méphistophélès félin

Est allongé au soleil.

C'est un chat élégant à la mine de lion

Bien élevé et gentil

mais un peu moqueur aussi.

Il est très musicien ; il comprend

Debussy, mais

N'aime pas Beethoven.

Mon chat s'est promené

De nuit sur le clavier,

Oh, quel plaisir

Dans son âme ! Debussy

Fut un chat philharmonique dans sa vie antérieure.

Ce Français génial a compris la beauté

De l'accord félin sur le clavier. Ce sont

Des accords modernes d'eau troublée d'ombre

(moi chat je comprends).

Ils irritent le bourgeois : admirable mission !

La France admire les chats. Verlaine fut presque un chat

Laid et demi-catholique, sauvage et joueur,

Qui miaulait céleste à une lune invisible,

Rongé par les mouches et brûlé d'alcool.

La France aime les chats comme l'Espagne le torero,

Comme la Russie, comme la Chine le dragon.

Le chat est inquiétant, il n'est pas de ce monde. Il a

L'énorme prestige d'avoir été Dieu.

Avez-vous remarqué quand il nous regarde en sommeillant ?

Il semble nous dire : la vie est une succession

De rythmes sexuels. La lumière a un sexe,

L'étoile a un sexe, la fleur a un sexe.

Et il regarde répandant son âme verte dans l'ombre.

Nous tous voyons derrière le grand bouc.

Son esprit est androgyne aux sexes fanés,

Langueur féminine et vibration de mâle,

Un esprit étrange d'innocence et de luxure,

Vieillesse et jeunesse mariées par amour.

Ce sont des Phillipe II dogmatiques et altiers,

Ils haïssent le chien parce qu'il est fidèle, la souris servile,

Ils admettent les caresses, la mine distinguée,

Et nous regardent d'un air serein et supérieur.

Pour moi, ce sont des maîtres de haute mélancolie,

Ils pourraient guérir des tristesses de civilisation.

L'énergie moderne, le tank et le biplan

Avivent dans les âmes l'antique douleur,

La vie à chaque pas affine les tristesses,

Les âmes cristallisent et la vérité s'est envolée,

Une graine d'amertume s'enterre et donne son épi.

Le chats le savent mieux que le semeur.

Ils sont un peu hiboux et serpents grossiers,

Et ils devraient avoir des ailes à leur création.

Et ils ont sûrement parlé avec ces êtres

Sataniques qu'Antoine vit de sa grotte.

Un chat furieux est presque Schopenhauer.

Horrible grognon au visage de vaurien,

Mais les chats sont toujours bien élevés

Et s'appliquent, graves, à s'allonger dans le soleil.

L'homme est méprisable (disent-ils), la mort

Arrive tôt ou tard. Jouissons de la chaleur !

Frederico Garcia Lorca, Cancion novisima de los gatos, extrait 1939. Primeras canciones, 1986. Traduction Béatrice Mandopoulos

Comme un Dieu paresseux
Partager cet article
Repost0
22 avril 2019 1 22 /04 /avril /2019 12:06
Berceuse

Elysée

Dernière photo que j'ai prise de ma Chérie.

 

Endormons-nous, petit chat noir blanc.

Voici que j'ai mis l'éteignoir

Sur la chandelle.

Tu vas penser à des oiseaux

Sous bois, à de félins museaux...

Moi rêver d'elle.

 

Nous n'avons pas pris de café,

Et dans mon lit bien chauffé

(Qui veille pleure)

Nous dormirons, pattes dans bras.

Pendant que tu ronronneras,

J'oublierai l'heure.

 

Sous tes yeux fins, appesantis,

Reluiront les oaristys

De la gouttière.

Comme chaque nuit, je croirai

La voir, qui froide a déchiré

Ma vie entière.

 

Et ton cauchemar sur les toits

Te dira l'horreur d'être trois

Dans une idylle.

Je subirai les yeux railleurs

De son faux cousin, et ses pleurs

de crocodile.

 

Si tu t'éveilles en sursaut

Griffé, mordu, tombant du haut

Du toit, moi-même

Je mourrai sous le coup félon

d'une épée au bout du bras long

Du fat qu'elle aime.

 

Puis hors de lit, au matin gris,

Nous chercherons, toi, des souris,

Moi, des liquides

Qui nous fassent oublier tout,

Car au fond, l'homme et le matou

Sont bien stupides.

 

Charles Cros

1842 - 1888

Le coffret de santal (1873)

 

 

Berceuse
Partager cet article
Repost0